Réflexions

Pourquoi sommes-nous accrocs à nos écrans ?

En 2019, les gens passaient en moyenne deux heures par jour sur les réseaux sociaux.

Deux heures quotidiennes, cela équivaut mine de rien à un mois complet de l’année passé à dérouler les fils d’actualité de Facebook, Instagram, Twitter et cie. Et c’est bien sûr sans compter les sites de news, les messageries instantanées, les services de streaming vidéo et autres jeux en ligne.

L'addiction aux écrans
Crédit photo : Becca Tapert sur Unsplash

Je ne veux pas faire de jugement de valeur sur cette donnée. Dans l’absolu, elle ne dit rien de la manière dont on utilise ces réseaux. Mais je fais l’hypothèse que, pour une bonne partie, non seulement les gens n’ont pas conscience du temps réel qui leur est consacré, mais qu’en plus ce temps ne correspond pas à leurs aspirations profondes.

Pour vérifier cette présomption, j’ai lancé récemment une petite enquête pour évaluer la relation aux réseaux sociaux autour de moi. Il s’avère que plus de 90 % des répondants estiment passer trop (voire beaucoup trop) de temps sur leurs réseaux sociaux en comparaison de ce qu’ils souhaiteraient idéalement. Certes, les gens les plus enclins à répondre à un tel questionnaire sont sans doute déjà sensibilisés à la question. Cette enquête n’avait d’ailleurs pas de réelle prétention scientifique. Il n’en reste pas moins que le constat est interpellant.

Enquête réalisée en avril 2020
Enquête sur l'addiction aux réseaux sociaux

Et ce qui m’interpelle encore davantage, c’est l’impact négatif qui est fréquemment associé à cette utilisation excessive. Considérée comme du « temps perdu », elle se fait aux dépends du temps de repos, d’activités jugées plus constructives et satisfaisantes, voire de la qualité de la relation avec les proches. Il en ressort en prime un sentiment de culpabilité et de frustration de ne pas réussir à changer la donne. Et c’est sans compter les autres effets négatifs sur la concentration, l’humeur ou le bien-être en général.

De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer la relation problématique que nous entretenons avec nos écrans. Ces avertissements ne sont plus seulement le fait des luddites techno-sceptiques, ni des éternels grincheux pour qui tout était toujours « mieux avant ». On ne compte plus les témoignages de techno-enthousiastes qui ont fait l’expérience directe des conséquences de l’addiction aux technologies. Dans un précédent article, j’ai moi-même raconté comment l’utilisation des écrans était devenue pesante au quotidien.

Parallèlement à cela, le champ de la psychologie consacre un nombre croissant d’études sur l’impact de nos écrans et de l’utilisation des réseaux sociaux sur notre bien-être.

Pourquoi passons-nous autant de temps sur nos écrans ?

Alors, qu’est-ce qui nous attire irrémédiablement vers les mêmes applications, quasiment à notre insu ? Et cela même lorsqu’on sait pertinemment qu’on pourrait utiliser notre temps à meilleur escient ? 

Larry D. Rosen, professeur de psychologie émérite à l’université de l’État de Californie, a longuement étudié l’impact des technologies sur nos cerveaux. Selon lui, l’utilisation compulsive du téléphone est liée à plusieurs facteurs.

L'addiction aux écrans
Crédit photo : Jake Blucker sur Unsplash

L’accessibilité

Depuis l’invention de l’iPhone en 2007, nos messageries, réseaux sociaux et jeux en ligne ont le potentiel de nous suivre partout (même aux toilettes). Faites le test : est-ce qu’à cet instant vous pouvez mettre la main sur votre téléphone sans vous déplacer ? Peut-être êtes-vous même en train de lire cet article sur votre téléphone ?

Et si ce n’est pas le téléphone, c’est l’ordinateur, la tablette ou la montre connectée. Bref, nos écrans sont partout et de plus en plus mobiles.

La faible tolérance à l’ennui

L’ennui est un sentiment éminemment inconfortable et nos écrans constituent un moyen bien pratique de l’éviter. En fait, l’ennui est tellement déplaisant que, si l’on en croit cet article de Science, beaucoup de gens préfèrent s’administrer des chocs électriques que rester assis pendant 15 minutes sans autre distraction que leurs propres pensées.

Le paradoxe, c’est que plus on prend l’habitude d’occuper les moments creux avec notre téléphone, moins on supporte l’ennui.

L’anxiété

Les utilisateurs de l’application RescueTime consultent leur téléphone en moyenne 58 fois sur la journée. Soit environ toutes les 16 minutes, en supposant qu’on dorme huit heures et qu’on ne consulte pas le téléphone au milieu de la nuit (ce qui est le cas d’un nombre étonnamment élevé d’utilisateurs).

Selon une expérience menée par Nancy Cheever à l’Université de l’État de Californie, la sonnerie des notifications et des appels provoque chez les détenteurs du téléphone un pic de cortisol, l’hormone du stress, lorsqu’ils ne peuvent y accéder.

Pourtant, il ne suffit pas de désactiver les notifications et mettre son téléphone sous silencieux pour échapper au vilain cortisol. D’après Larry D. Rosen, la moitié du temps, ce réflexe de vérifier notre téléphone n’est pas lié à la réception de notifications. Il est motivé par une alerte à l’intérieur de notre cerveau. Est-ce que j’ai reçu une réponse à cet email envoyé il y a 30 minutes ? Mon statut Facebook a-t-il obtenu des likes ? Ma photo Instagram a-t-elle été commentée ?

Cette petite voix démoniaque provoque une forme d’anxiété qui nous pousse à consulter constamment nos messages ou notre fil d’actualité pour nous rassurer. Elle va parfois jusqu’à provoquer l’apparition d’hallucinations sonores ou de signaux fantômes. On pense alors avoir entendu le son ou perçu la vibration d’une notification, mais il n’en est rien.

L’anxiété liée aux écrans se manifeste également sous la forme du FOMO (Fear of Missing Out). C’est la peur de rater une information importante, mais aussi l’appréhension constante que les autres puissent avoir des expériences enrichissantes sans nous. Elle est donc étroitement liée à la crainte de l’exclusion sociale et nous pousse à rester connectés en permanence.

Là encore, plus l’utilisation du téléphone est intensive, plus l’anxiété relative à l’utilisation du téléphone est élevée. On parle alors de nomophobie (no mobile phobia), à savoir la peur de ne pas avoir son téléphone (en état de marche) avec soi. L’exemple parfait du cercle vicieux en somme.

L’addiction

L’addiction aux réseaux sociaux est une préoccupation récurrente, si l’on en croit les résultats de mon enquête. Ce n’est pas qu’une hyperbole ou un abus de langage. Les recherches récentes considèrent de plus en plus l’utilisation problématique des écrans comme relevant d’une addiction comportementale. Cette forme d’addiction peut se définir comme :

« Une habitude répétitive dont l’individu a du mal à se soustraire et qui accroît le risque de maladie et/ou est associée à des problèmes personnels ou sociaux. Elle est souvent ressentie négativement comme une perte de contrôle dans laquelle l’individu a conscience des risques psychologiques et sociaux. »

Fourquet-Courbet, Courbet 2017

Adam Alter, docteur en psychologie sociale et professeur en marketing à l’université de New York, explore les ressorts de l’addiction aux écrans dans son livre Irresistible. The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping us Hooked (2017). Selon Alter, il est faux de penser que l’addiction comportementale ne touche que les individus qui auraient une prédisposition particulière. La cyber-dépendance dépasse désormais le cliché du geek qui passe des semaines entières à jouer à World of Warcraft. Elle touche de plus en plus d’utilisateurs qui ont le sentiment d’en perdre le contrôle. Bien qu’elle se manifeste sous une forme modérée dans la plupart des cas, elle n’en est pas moins susceptible d’avoir à la longue des répercussions sur la vie familiale, sociale et professionnelle, ainsi que sur le bien-être et la santé.

Les réseaux sociaux, comme les jeux, ont un potentiel addictif important parce qu’ils activent le circuit de récompense du cerveau. Or, ce potentiel addictif n’est pas (que) le fruit du hasard. Ces plateformes sont habilement conçues pour nous encourager à y passer un maximum de temps et y revenir sans cesse. Et cela pour une seule raison : la captation de notre attention est à la base de leur modèle d’affaire.

Pour bien comprendre ce point, penchons-nous un peu sur le fonctionnement de l’économie de l’attention.

Les principes de l’économie de l’attention

Avec le développement d’internet et de la société de la connaissance, ce n’est plus l’accès à l’information qui pose problème, mais notre capacité limitée à traiter cette information. La croissance exponentielle des contenus sur le web crée une surcharge informationnelle, qui fait de l’attention une ressource rare. C’est sur ce principe que repose l’économie de l’attention.

Le concept d’économie de l’attention peut se comprendre selon deux logiques opposées (Kessous et al. 2010). Selon la première, l’attention en tant que ressource rare doit être « économisée » et utilisée à bon escient. Ce postulat est à la base d’une série de services visant à « protéger l’attention et à optimiser son allocation ». C’est le cas notamment des systèmes de filtrage, qui permettent d’éliminer les spams ou d’affiner les résultats d’une recherche. De même pour les agrégateurs de flux RSS qui rassemblent du contenu pertinent pour l’utilisateur. Mais l’exemple le plus parlant provient des applications comme RescueTime, Freedom ou Forest, qui promettent de rendre à leur utilisateur leur concentration en bloquant les distractions.

L'économie de l'attention selon RescueTime
La belle promesse de l’application RescueTime

La seconde logique consiste à capter l’attention des utilisateurs afin d’en extraire de la valeur. C’est sur ce principe que repose le modèle d’affaires des réseaux sociaux, mais aussi de la presse gratuite, notamment. Ces media ne sont pas financés par une contribution payante des utilisateurs, mais par des publicitaires qui achètent l’attention de l’audience (le fameux « temps de cerveau disponible ») que ces media peuvent leur procurer.

Dans le cas des réseaux sociaux, la valeur marchande provient non seulement de l’audience dont ils disposent, mais aussi des données personnelles que les utilisateurs leur cèdent plus ou moins délibérément. Ou, pour reprendre la célèbre formule, « si c’est gratuit, c’est toi le produit ».

Prenons l’exemple de Facebook en particulier. La plateforme utilise les données récoltées auprès des utilisateurs pour générer des revenus grâce au ciblage publicitaire. La publicité représente ainsi la plus grande source de revenu de la plateforme (97 %), à côté de quelques services payants (comme Workplace, son réseau social à destination des entreprises). Dans le cas de Twitter, les données représentent une source de revenu encore plus directe. Le réseau vend en effet ses données publiques aux entreprises qui souhaitent réaliser des analyses de tendance.

Afin d’acquérir un maximum de données sur nos comportements et nos préférences, ces plateformes ont donc tout intérêt à nous garder le plus de temps possible. Elles cherchent à atteindre cet objectif de deux manières. D’une part, elles veillent à constamment renouveler le flux d’information afin d’attirer l’utilisateur par du nouveau contenu en permanence. Incidemment, cela a pour effet d’accroître toujours plus la surcharge informationnelle. D’autre part, elles mettent en place des fonctionnalités visant à exploiter les faiblesses psychologiques des utilisateurs et provoquer la dépendance. 

Plongeons-nous donc dans le monde merveilleux (ou pas) des mécanismes psychologiques de l’addiction aux technologies.

Les mécanismes de l’addiction aux technologies

Je donne peut-être l’impression d’avoir découvert le complot du siècle, mais rien de tout cela n’est nouveau, évidemment. En 2014 déjà, Tristan Harris, ancien employé de Google et l’un des premiers lanceurs d’alerte, comparait son téléphone à une machine à sous.

Et il n’est pas le seul. Adam Alter, mentionné plus haut, a commencé à s’intéresser au phénomène de l’addiction aux écrans pour deux raisons. La première est sa propre addiction aux jeux qui l’avait amené à passer la totalité d’un vol de New York à Los Angeles scotché à 2048. La seconde raison vient de la stratégie du dogfooding, qui consiste pour une entreprise à utiliser ses propres produits. Cette pratique de marketing est la marque de confiance ultime des dirigeants d’une entreprise envers ce qu’ils souhaitent vendre. Or, il existe une large exception à cette pratique, et elle concerne l’industrie de la tech.

Ainsi, les initiés de la Silicon Valley se méfieraient en privé des produits dont ils vantent les mérites en public. Dans une interview du New York Times en 2010, Steve Jobs avouait que ses enfants n’avaient jamais utilisé l’iPad. L’ancien CEO d’Apple limitait en effet de manière stricte l’utilisation des technologies à la maison. Un article du Guardian compile une série d’anecdotes similaires. Justin Rosenstein, ancien ingénieur de Google et de Facebook, a fait installer le contrôle parental sur son iPhone pour limiter son utilisation. Leah Pearlman, à l’origine du bouton « like » de Facebook, délègue quant à elle la gestion de sa page Facebook.

En d’autres termes, ils suivent la règle des dealers de crack : « never get high on your own supply ». La référence est plus parlante qu’on ne pourrait le croire. Alter soutient que l’addiction comportementale active le circuit de récompense du cerveau de la même manière que la consommation d’héroïne. La seule différence, c’est la moindre intensité et l’absence de symptômes de manque.

Les mécanismes de l’addiction aux réseaux sociaux, en particulier, sont bien résumés par Cal Newport dans son livre Digital Minimalism. Choosing a Focused Life in a Noisy World (2019). Selon lui, ces plateformes actionnent deux grands leviers psychologiques : le besoin de validation sociale et le renforcement positif intermittent.

Le besoin de validation sociale

Le besoin de validation sociale est étroitement lié au besoin d’appartenance. Pour notre cerveau reptilien primitif, l’appartenance à un groupe est vitale puisqu’elle a considérablement augmenté nos chances de survie du point de vue de l’évolution. Or, la validation par autrui est l’un des marqueurs de cette appartenance.

Les réseaux sociaux exploitent cette vulnérabilité psychologique en créant des « boucles de rétroaction de validation ». L’expression vient de Sean Parker en personne, l’un des fondateurs de Facebook. Ils encouragent les utilisateurs à poster toujours plus, pour obtenir en retour des likes et des commentaires, autant de signes de reconnaissance et d’appartenance.

Ce besoin d’appartenance explique aussi le phénomène du FOMO, qui n’est rien d’autre que la peur de l’exclusion sociale. C’est ce qui nous pousse à répondre immédiatement à un message, surtout lorsque l’application avertit l’expéditeur qu’il a été lu. C’est aussi la raison pour laquelle on a des scrupules à ignorer les invitations Facebook ou Linkedin ou à retirer quelqu’un de sa liste de contacts. Si, pour citer le Millenium de David Fincher, « la peur de vexer est plus forte que la peur de souffrir », elle est a fortiori plus forte que celle de perdre son temps.

Le renforcement positif intermittent

À chaque fois que nous recevons un message, un commentaire ou un like sur l’une de nos publications, notre cerveau libère de la dopamine, un neurotransmetteur qui active le circuit de récompense. Des études de psychologie ont montré que lorsque la « récompense » est aléatoire, la quantité de dopamine libérée est accrue. Ainsi, si on demande à des pigeons d’activer un bouton pour recevoir de la nourriture, on constate qu’ils ont tendance à l’activer beaucoup plus fréquemment lorsque la nourriture arrive à intervalles variables que lorsqu’elle est systématique. C’est le principe du renforcement positif intermittent.

C’est notamment sur ce principe que reposent les machines à sous des casinos… mais aussi nos téléphones. En 2009, Facebook introduit le bouton « like ». C’est pour la plateforme un moyen de générer beaucoup d’engagement avec un minimum d’effort de la part des utilisateurs. Cette fonction hyper populaire sera rapidement déclinée par les autres réseaux sociaux, comme Twitter, Instagram et même Linkedin. Le « like » exploite à l’extrême le principe de renforcement positif intermittent, en générant occasionnellement une gratification instantanée sous la forme d’une marque de validation sociale. En consultant nos téléphones, on actionne le levier de la « machine à sous » pour voir les récompenses qu’on a reçues. À chaque fois qu’on partage un statut, une photo ou un lien, on lance un pari en espérant obtenir notre dose de gratification instantanée.

L’action de la dopamine, combinée au besoin de validation sociale, explique pourquoi nous sommes attirés sans cesse vers nos écrans. La gratification instantanée qu’ils produisent joue en plus le rôle de tampon émotionnel. Le téléphone devient alors l’antidote idéal de l’ennui, de la frustration, de l’insatisfaction ou de l’anxiété.

Dans la pratique 

Si l’on en croit Tristan Harris, Sean Parker et autres initiés « repentis » de la Silicon Valley, les  fonctionnalités addictives des réseaux sociaux ne sont pas là par hasard. Elles sont expressément conçues pour exploiter ces vulnérabilités psychologiques. L’intention est claire : nous garder le plus longtemps possible sur la plateforme, susciter un maximum d’engagement et nous encourager à y revenir souvent, car leur revenu dépend directement du temps qu’on y consacre et des données qu’on leur cède.

Jusqu’ici, je me suis concentrée essentiellement sur la théorie. Voyons donc ce que ça donne dans la pratique, avec quelques exemples concrets.

Le feedback sous forme de like

J’ai déjà parlé du « like » de Facebook comme l’exemple type du renforcement positif intermittent. Instagram en particulier, avec son algorithme protéiforme qui suscite la perplexité de nombreux utilisateurs, est passé maître en la matière. La plateforme a d’ailleurs été accusée de rétention de « likes » afin d’amplifier artificiellement l’imprévisibilité du feedback. Cette allégation a été démentie depuis.

Par la suite, Facebook a affiné un peu le concept en lui ajoutant différentes réactions (❤️😆😮😢😡). En faisant appel à des émotions primaires, elles ont sans doute un potentiel plus fort encore que le like. Incidemment, les réactions permettent de collecter des données encore plus précises sur nos préférences.

L’absence de signal de fin

Les fils d’actualité de Facebook, Instagram, Twitter et autres semblent pouvoir se dérouler indéfiniment. En plus de la surcharge informationnelle, le fait que le flux de publications soit désormais régi par un algorithme, et non plus présenté dans un ordre antéchronologique comme c’était le cas au début, fait perdre toute notion de début et de fin.

En 2016, Instagram a implémenté les Stories. Cette fonction permet de partager des photos ou vidéos de manière spontanée et temporaire, puisqu’elles ne sont disponibles que 24h. Elle incite les utilisateurs à être plus actifs et à revenir fréquemment sur l’application pour ne pas manquer les dernières publications. Une fois la première Story lancée, le défilement se fait tout seul et passe à la suivante sans action nécessaire de notre part.

Instagram exploite ici la lecture automatique, déjà utilisée depuis longtemps par YouTube et Netflix. Cette fonction fait du passage à la vidéo suivante l’option par défaut, plutôt que laisser l’initiative aux utilisateurs. Elle parie ainsi sur le biais d’inertie qui aura tendance à garder ceux-ci plus longtemps sur la plateforme. L’arrêt des vidéos demande en effet un effort supplémentaire, et les quelques secondes nécessaires pour faire la démarche suffiront peut-être à capter leur attention vers la vidéo suivante, soigneusement choisie par l’algorithme dans le cas de YouTube. Facebook utilise désormais également cette fonctionnalité en lançant automatiquement les vidéos dès qu’elles s’affichent dans le fil d’actualité.

Les pastilles de notifications

Sur l’iPhone, la couleur rouge des pastilles de notification attire davantage l’attention et induit un (faux) sentiment d’urgence, d’autant qu’elles signalent indistinctement les appels manqués, les tâches en retard, les messages reçus ou les mises à jour.

L'addiction aux réseaux sociaux
Crédit photo : Crablinks Interactive sur Unsplash

D’ailleurs le badge des notifications de Facebook était bleu à l’origine. Trop discret, il n’était pas utilisé et la couleur a été modifiée.

Le « pull-to-refresh »

Ou « tirer pour rafraîchir » en bon français. C’est le geste qui consister à tirer vers le bas pour actualiser une application mobile afin d’afficher les nouveaux messages ou les nouvelles publications d’un fil. Tiens, activer un levier vers le bas pour obtenir une récompense, ça ne vous rappelle rien ?

Ces deux dernières caractéristiques sont propres aux applications mobiles. Celles-ci ont un potentiel plus addictif que les versions web (quand elles existent), ne fût-ce qu’en raison de leur accessibilité. Les développeurs ont donc tendance à investir massivement dans les versions mobiles et à inciter les utilisateurs à les préférer aux versions web. Cette différence de traitement est évidente pour Instagram avec une interface web peu attractive, qui ne permet pas de poster des photos.

L’activation du FOMO

Vous êtes-vous déjà déconnectés de Facebook pendant une longue période de temps, par exemple pendant vos vacances ? Si oui, vous avez peut-être reçu un courriel attentionné vous faisant miroiter tout ce que vous êtes en train de rater. C’est franchement difficile de faire plus explicite.

La gamification

Ou « ludification » en bon français. C’est l’idée de transposer les mécanismes du jeu dans un autre contexte pour atteindre un objectif. Un exemple parlant vient de l’application Duolingo, qui utilise le procédé du jeu pour favoriser l’apprentissage des langues. On y retrouve notamment la notion de progression à travers différents niveaux, l’accumulation de points à échanger contre des récompenses symboliques, la compétition et la comptabilisation de séries ininterrompues.

Les réseaux sociaux utilisent également certains procédés de ludification pour encourager l’utilisation et augmenter l’engagement des utilisateurs. L’un d’eux est l’obsession sur la métrique. Quand on ouvre l’interface de Facebook, les chiffres sont partout : le nombre d’amis, de notifications, de messages privés, de réactions, commentaires et partages des publications, etc.

Je ne suis pas familière de Snapchat, mais une de ses fonctionnalités a tout de même attiré mon attention de ce point de vue. Les flammes consistent à mesurer le nombre de jours consécutifs où les utilisateurs s’échangent des snaps (photos ou vidéos). Pour ne pas casser leur série, ceux-ci seront donc encouragés à être actifs sur la plateforme tous les jours sans interruption. En plus d’inciter l’engagement, la flamme exploite aussi le principe de réciprocité sociale, particulièrement sensible chez les ados qui sont le public privilégié de cette application.


Les raisons pour lesquelles nous adoptons ces technologies au départ sont tout à fait louables : rester en contact, partager des idées, coordonner des activités, ou s’inspirer. Et elles nous permettent de remplir, au moins en partie, ces objectifs. Mais il est facile – trop facile – d’en perdre le contrôle.

Ce n’est pas une question de paresse ou de manque de volonté de notre part. C’est parce que le modèle de l’économie de l’attention pousse les entreprises de la Silicon Valley à dépenser des sommes astronomiques pour capter notre attention en manipulant nos instincts primaires.

Dès lors, le temps consacré aux réseaux sociaux nous paraît souvent disproportionné en rapport aux bénéfices qu’on en retire. Sur le long terme, les doses de gratification instantanée qu’ils procurent finissent par ne plus faire le poids face à l’impact négatif de nos comportements dépendants à leur égard.

La bonne nouvelle, c’est que la compréhension des mécanismes d’addiction est le premier pas vers la « guérison ». Rendez-vous donc au prochain épisode de la série sur le minimalisme numérique pour quelques pistes de solution à mettre en œuvre.

L'addiction aux écrans

2 Comments

  • Vanina

    La lucidité face aux mécanismes à l’œuvre sur les réseaux sociaux pour nous rendre captifs est essentielle, mais la volonté et l’auto-discipline aussi. Savoir n’est pas forcément synonyme de pouvoir, malheureusement. Mais comme dit en conclusion, c’est un premier pas indispensable !

    Pour ce qui me concerne, j’ai pris conscience du risque d’addiction très tôt ce qui m’a empêchée 1/ de passer ma vie sur FB Et 2/ de créer/utiliser des comptes sur twitter et Instagram. Cette prise de conscience je la dois d’abord à l’usage des MMORPG au tout début des années 2000 : ceux-ci utilisent les mêmes techniques, exactement, que les réseaux sociaux pour conserver leurs joueurs qui sont leurs clients. Certes, contrairement au réseaux sociaux, il faut payer un abonnement mais ceci s’efface très rapidement devant les techniques employées pour rendre les joueurs addictifs : évolution du cadre de jeu indépendamment de la présence en ligne du joueur qui de fait se retrouve esclave du FOMO, d’autant plus que rater du contenu est susceptible de freiner la progression du joueur / de créer de la frustration par rapport à d’autres joueurs qui, eux, passent plus de temps en ligne et sont donc mieux équipés, systèmes de récompenses divers et variés, reconnaissance et admiration de ses pairs acquises grâce aux longues heures passées en jeu, dopamine omniprésente grâce à l’aspect aléatoire des récompenses, etc. Ce mode de fonctionnement est en tout point celui que j’ai retrouvé sur les réseaux sociaux ultérieurement. Or, ayant fait partie pendant un temps de la catégorie des joueurs assidus, j’ai vite pris conscience du risque d’addiction car, oui, même après des années d’arrêt, il m’arrive encore d’avoir des envies irrépressibles de me remettre à jouer !

    L’autre coup de semonce relève plus spécifiquement du système de « récompenses » dont j’ai été la victime consentante pendant très (trop) longtemps via mon activité d’écriture sur le net. Comme certains deviennent addicts aux « like », j’ai été addict aux feedbacks et cela a conduit à développer un phénomène d’anxiété assez sérieux, qui a impacté mon humeur et mon relationnel IRL.

    Tout cela pour dire que le constat est là, mais quid de la prévention ? Parce que, clairement, on est aujourd’hui face aux réseaux sociaux comme on l’a été à un moment donné face à l’industrie agro-alimentaire (qui développe des techniques de captation de ses clients assez similaires – publicité, substances addictives (sucre) etc). Dans le second cas c’est la mise au jour des manoeuvres des industriels associée à de l’éducation et à de la prévention qui fait qu’aujourd’hui, les gens sont de plus en plus conscients des manipulations dont ils sont l’objet et s’efforcent de s’en détacher. De mon point de vue, il devient urgent d’expliquer aux plus jeunes les dangers des réseaux sociaux, de décortiquer leurs méthodes parce qu’avec l’ère du tout numérique sur laquelle on ne reviendra pas en arrière de toute manière, il convient d’adapter notre façon d’y réagir pour reprendre le pouvoir.

    • slowkairos

      Très intéressant ton témoignage !
      Adam Alter s’est beaucoup penché sur les MMOPRG dans son livre « Irresistible » et il décortique bien les mécanismes que tu résumes. J’ai personnellement loupé le coche, ce qui n’est pas plus mal rétrospectivement, tellement tous les ingrédients sont réunis pour le désastre.
      L’addiction aux feedbacks que tu pointes sur la création de contenus, je vois bien aussi ce dont tu parles, même si j’arrive à m’en préserver relativement bien maintenant.
      Alors comment se sortir de là ? Il y a effectivement plusieurs voies à envisager. La prise de conscience d’abord, la volonté aussi, mais surtout la mise en place d’une philosophie ou de valeurs à titre personnel sur l’utilisation de ces plateformes, et sur la manière dont on souhaite utiliser son temps de manière générale. En ce qui me concerne, c’est vraiment le plus efficace. Ensuite, on peut mettre en place une série de garde-fous. Il y aurait aussi des leviers en matière de régulation à activer. Et il faudrait ensuite sensibiliser les concepteurs à une forme d’éthique (même si j’avoue que je n’y crois guère pour ce dernier point).
      Effectivement, sur les plus jeunes, tout cela peut potentiellement avoir des conséquences dramatiques et de plus en plus d’études sont alarmistes. Et ce qui m’interpelle aussi, notamment pour Facebook, c’est qu’on arrive de moins en moins à s’en passer tant la plateforme vise à prendre le contrôle sur toute notre vie sociale.

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